Date de première parution: août 2010 (version 14 du site).
Janvier 2012: ajout du chapitre 3, vos commentaires.
Alors le préambule, je le mets après la musique, ce qui permet à ceux que ça intéresse d'écouter la musique pendant qu'ils lisent en cherchant les fautes.


Moi, vous me connaissez : Ox-Korp, le grand maître du consensus, l’apôtre de la sagesse, poète à ses heures, et dont les textes si bien écrits font toujours l’unanimité générale des lecteurs friands de savoir et de culture.
Sans doute vous vous demandez comment je fais pour toujours emporter l’adhésion de mes lecteurs ? Et bien aujourd’hui je vous le dis : je prends exemple sur mon patron !
Je ne doute pas un instant que le lecteur avisé sera à 100% d’accord avec moi lorsque j’affirme que le moyen le plus simple de mesurer l’intelligence des gens, c’est de comparer leur salaire respectif, n’est ce pas ? Le lecteur de bon sens l’aura déjà constaté de lui même : cette méthode est infaillible ! Soyons francs : ceux qui s’en mettent plein les fouilles, c’est qui ? Les gros malins, bien sur ! Ceux qui ont le cerveau qui mouline à toute vitesse ! Et plus ça mouline, plus l’argent rentre. Tandis que ceux qui galèrent comme des ânes en courant après le SMIC ou le RMI, c'est qui? Mais les crétins, bien sûr ! Ils pataugent dans la misère et pleurent tout le temps. Des fois on nous en montre à la télé, les pauvres ! A part les slogans qu’ils ont appris par cœur à la CGT, ils arrivent à peine à aligner trois mots cohérents ! C’est triste quand même, l’ignorance. Moi je vous le dis franchement : ça me fend le cœur.
Ah évidemment, cette vérité ne peut pas plaire à tout le monde. Mais ne nous leurrons, pas ! Ceux qui ne sont pas d’accord avec moi, ce sont bien ceux là, les pauvres, ceux qui n’ont aucun diplôme car ils ont passé toute leur scolarité à déconner ! Et que maintenant que les voilà payés au lance pierre pour remuer des grosses caisses ou pour creuser des trous, ces gros fainéants voudraient être considérés comme aussi intelligents que vous et moi ?
Nous, nous savons bien ce qu’il nous en a coûté pour arriver là où nous en sommes. Des années d‘études à travailler d’arrache-pied, à lire, à nous cultiver, à réviser et à nous torturer le cerveau pour des examens et des concours hyper-stressants. Et déjà là en primaire, pendant que nous faisions les exercices en pied de page de « Rémi et Colette » qui n’étaient pas demandés par l’instituteur, ces petits prétentieux jouaient à touche pipi dans les toilettes ! Et oui ! Alors ? Aussi intelligents que vous et moi ? Ces gros fainéants ? Allons donc ! Laissez moi rire les fesses!
"Les personnes qui travaillent assises sont mieux payées que celles qui travaillent debout" (Ogden Nash).
Cette relation directe entre l’intelligence et la rémunération, nous pouvons également la constater avec les stagiaires qu’on embauche à 350 euros le mois dans les meilleurs des cas, et qui sont invariablement tous aussi bêtes les uns que les autres.
Et mon patron étant 2 ou 3 fois plus intelligent que moi, il me paraît tout à fait sage de lui faire aveuglément confiance, et de faire miennes les remarquables opinions qu’il me fait quelquefois l’honneur de partager avec moi.
Mais si le patron participe parfois aux discussions de la pause café avec mes collègues et moi, la véritable raison pour laquelle tout le monde est toujours unanimement d’accord avec lui, c’est qu’il est le champion toute catégorie de la "pensée unique".
Ah la « pensée unique » ! Quelle invention splendide, tout de même, que de pouvoir rallier tout le monde à sa cause !
En suivant la « pensée unique », nous ne risquons pas de nous égarer dans les sentes gluantes du racisme, de l’antisémitisme, de l’homophobie, du populisme, du négationisme, et toutes celles qui pourraient nous ramener aux heures les plus sombres de notre histoire. Qui osera s’aventurer là dedans aujourd’hui, vu ce qu’il en coûte ?
Et pour une « pensée unique » qui se respecte, lorsqu’elle est utilisée dans un discours politique, il ne faut jamais attendre bien longtemps avant de voir souligner son lien direct avec « nos bonnes valeurs républicaines et démocratiques auxquelles nous sommes tous si profondément attachés ».
Habilement maniée et avec une bonne louche de ce bon sens populaire (celui qui n’a pas besoin de diplômes prestigieux pour discerner le vrai du faux et le bien du mal) ; la « pensée unique » parvient à donner naissance à de magnifiques principes simples et efficaces. Et qui deviendront de véritables joyaux de pensée unique irréfutable lorsqu’ils seront à leur tour utilisés pour créer de nouvelles « pensées uniques ».
Principe de précaution, principe du pollueur / payeur, principe que l’amour restera le plus fort, principe que la détention d’armes de destruction massive dans les pays riches en pétrole est totalement inacceptable. Principe que la technologie nucléaire n’est réservée qu’aux seuls pays alliés aux occidentaux, principe suivant lequel tout opposant aux plus-qu’équitables propositions des pays occidentaux pour la paix au Moyen Orient sont des terroristes, et principe que les dirigeants élus dans les pays qui tiennent tête à l’Occident sont des dictateurs, où finissent par le devenir avec leurs méthodes de répression inspirées des plus odieux totalitarismes.
Car Israel a le droit de se défendre, et que nous autres occidentaux, nous sommes des gens civilisés, qui aiment leurs enfants, et qui croient en l’avenir de l’Homme.
Un bureau de contrôle est chargé de contrôler la partie A d’un ouvrage composé de 2 parties (A et … B !). Il donne un avis favorable à la partie A, et sur son rapport, mentionne une réserve sur l’ensemble tant que le client ne fait pas vérifier la partie B. Le client s’y refuse, évidemment, par souci d’économie. Défaillance sur la partie B. Bilan : plus de 30 morts.
Forcément, au journal télévisé, interview à chaud d’un proche d’une victime :
« Tout ça c’est la faute à l’argent roi; à ces grosses sociétés qui ne pensent qu’à l’argent , l’argent, l’argent ! Ils s’en foutent royalement de la vie humaine ! Moi j’ai perdu mon père dans cette tragédie, et c’est à cause d‘eux ! Tout ça c’est magouille et compagnie, ils ne respectent rien, pour moi ils sont tous coupables ! ».
Décision du tribunal : le bureau de contrôle est jugé co-responsable. A la pause café, je m’en étonne, mais pas mon patron :
« C’est tout à fait normal ! Tu comprends, le bureau de contrôle, c’est le sachant, et c’est à ce titre qu’il doit être condamné. Le client n’est pas sensé savoir que la partie B doit être contrôlée avant d’utiliser l’ouvrage, le bureau de contrôle est condamné et c’est normal ! ».
Moi:
« C’est du pipeau tout ça, le client en fait 10 par an, de ces ouvrages, il sait très bien qu’il doit faire contrôler B, pour moi la décision de justice c’est complètement démagogique ».
Le patron:
« Mais pas du tout ! Quand le bureau de contrôle a émis une réserve sur la partie B ; il s’est positionné en tant que « sachant » ; et en sachant qu’il y avait un risque, et qu’il n’a pas empêché le client d’utiliser l’ouvrage, il est responsable. ».
Une société loue un ouvrage pour qu’un client en fasse un usage A. Le contrat stipule que l’ouvrage loué est strictement réservé à un usage A, et en aucun cas pour un usage B. Le client, futé, ne veut en aucun cas louer un ouvrage destiné à un usage B, et qui lui coûterait beaucoup plus cher. Il réceptionne l’ouvrage, mais évidemment, s’en sert pour l’usage B. Bilan : plus de 20 morts.
Au journal télévisé, diffusion de l’interview à chaud d’un proche d’une victime :
« Tout ça c’est la faute à ces grosses sociétés pour qui il n’y a que l’argent qui compte ! l’argent, le pognon et le fric, c’est tout ce qu’ils comprennent ! La vie humaine, ça n’a strictement aucune valeur pour eux ! Moi j’ai perdu ma femme ! C’est affreux de voir ces sociétés complètement corrompues par l’argent aussi irresponsables ! Pour moi ils sont tous coupables ».
Décision du tribunal : le bureau de contrôle est jugé co-responsable. A la pause café, je m’en étonne, mais pas mon patron :
« C’est normal. La société de location a bien signalé que l’ouvrage ne pouvait pas convenir à un usage B. En sachant que le client avait la possibilité de l’utiliser comme ça. Et c'est ce qui s’est passé. En connaissant le risque, elle est donc responsable ».
Moi:
« Attends il y a un truc que je pige pas : tu dis « ne faites pas ça » et l’autre le fait, t’es responsable ? »
Le patron:
« Evidemment ! S’ils en plus ils l’ont marqué dans le contrat de location, ils auraient du louer un ouvrage pour l’usage B, et pas louer un ouvrage seulement pour un usage A ».
Soit dit en passant, vous aurez constaté qu’avec une pincée de bon sens populaire, la pensée unique permet de lever tous les doutes qu’on pourrait avoir sur le bien-fondé de tels jugements. J’en déduis que pour d’autres, plus sérieux, mais aussi plus sujets à polémique (et c‘est pour ça que je ne cite pas ceux auxquels je pense) ; la « pensée unique » peut devenir une alternative efficace et économique à un état policier, car elle permet d’accepter de son plein gré ce qui semblerait totalement révoltant sous d’autres cieux.
Ah voilà un brillant exposé sur la « pensée unique », vous ne trouvez pas ?
Néanmoins il y a dans tout ça quelque chose qui me chagrine. Comment mon patron parvient à être aussi intransigeant vis à vis des responsabilités des autres, et aussi indulgent vis à vis des siennes pour les dossiers dont il a la charge? Faut le voir rejeter la faute de tout ce qui va mal au bureau sur moi ou mon collègue ! Et c’est ce qu’il y a de bien avec la « pensée unique » : elle est à géométrie variable, et si elle doit cogner sur la tête, c’est toujours sur celle des autres. Mais c’est fabuleux !
Enfin, c’est fabuleux, oui, mais surtout pour le patron, parce que pour moi… Mais vous me connaissez, j’ai horreur des contradictions, j’aime bien quand tout est en harmonie dans ma tête. Sinon c’est la valse hésitation, un pas en arrière, un autre en avant, on avance pas !
Alors à chaque fois que je me prends une remontée de bretelles totalement injustifiée, je me débrouille pour en tirer une petite leçon bien en harmonie avec la « pensée unique ». Et c’est ainsi que j’en suis arrivé aux conclusions suivantes :
1) M’investir ne serait ce qu’une heure dans un dossier dont je n’ai pas la charge me rend responsable de toutes les difficultés susceptibles d’arriver par la suite. Par conséquent, il vaut mieux dire que je suis absolument débordé, et laisser un autre mettre le doigt dans l’engrenage.
2) Avancer une petite somme d’argent de ma poche pour surmonter sur le champ un obstacle quelconque met un désordre pas possible dans la comptabilité. Par conséquent, si à sa tournée, le facteur réclame 1,30 euros d’acquittement pour un recommandé, je ne dispose pas de cette somme. Il vaut mieux que le patron aille lui même à la poste centrale (le lendemain ou le surlendemain), fasse la queue, qu’il paie et se fasse remettre un reçu. C’est beaucoup mieux pour la comptabilité.
3) Si le patron me demande où pourrait être une documentation qu’il ne retrouve pas à sa place, j’ai tout intérêt à ne pas le savoir. Car cette documentation pourrait être recouverte par le compte rendu télécopié d’une réunion à laquelle mon patron a assisté, dont il ne m’a pas parlé, et où tous les changements qui s’y sont décidés risqueraient de rendre inutile tout le travail que je suis en train de faire depuis 2 semaines.
4) Parfois, les mises à jour des logiciels que nous utilisons ne peuvent cohabiter avec les anciennes versions sur le même ordinateur. Et s’il est nécessaire de se replonger dans d’anciens calculs, il faudrait préparer un ordinateur à cet effet. Si j’ai passé des années à faire ce genre de manipulation à la maison, c’est une autre histoire au bureau. Celà pourrait m’impliquer dans tout un tas de dossiers dont je n’ai pas eu la charge, et me rendre responsable de toutes les erreurs faites par d’autres, alors qu’elles ne demandent qu’à dormir pour l’éternité. Ne réveillons pas l’eau qui dort.
5) Toute manipulation sur un ordinateur autre que celui qui m’a été attribué peut me rendre responsable de tous les petits soucis, virus et autres qui pourraient sommeiller au fond du disque dur. Les voix de l’informatique sont impénétrables. Il vaut mieux pour moi connaître mes limites et laisser ça aux professionnels. Ben qu’est que vous voulez, à chacun son pov’métier, missié !
6) Et en règle générale, toute compétence en quelque domaine que ce soit, et qui dépasse d’un millimètre celles qui me sont nécessaires pour mon travail précis sont à taire. Car nul ne connaît les conséquences que cela peut entraîner. Le battement d’une aile de papillon à l’autre côté de la terre, etc, etc.
Et oui, c’est à tous ces petits détails que l’on reconnaît le bon élément, celui auquel le patron bienveillant pourra accorder toute sa confiance !
Ah, un dernier conseil tant que j’y suis : n’oubliez jamais de vous départir de votre cordialité envers les collègues, et de votre bonne humeur en général.
Car si les bons éléments sont les rouages d’une entreprise, la franche cordialité est l’huile qui garanti le bon fonctionnement de toute cette mécanique. Et si c’est le travail qui fait sortir les fruits de terre, la bonne humeur est le rayon de soleil qui les fait mûrir et qui les rend si appétissants aux yeux du voyageur. Et n’oubliez pas que la vie est un voyage...
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